Christian Frisson et Edu Meneses, membres du Metalab, s’intéressent à la reproductibilité des interfaces numériques musicales.
Dans le cadre de la conférence NIME, ils ont étudié l’impact de la documentation sur le fait de pouvoir reproduire ce type d’interface. La vidéo suivante est l’enregistrement de la présentation de l’étude à l’édition 2021 de cette conférence.
En cette fin d’année, nous leur avons posé quelques questions sur leurs travaux et réflexions sur le sujet. Entrevue.
Qu’est-ce qu’un DMI ?
Edu : DMI est l’acronyme de Digital Musical Instrument, ou instrument de musique numérique en français. Bien qu’il s’agisse d’un concept général, dans le domaine de la recherche sur les technologies musicales, nous utilisons le terme pour définir des instruments de musique entièrement numériques, sans génération de son acoustique, et qui sont normalement constitués d’un contrôleur gestuel et d’un synthétiseur.
Avez-vous des exemples de DMI ?
Edu : Oui, on peut citer The Hands, créé par Michel Waisvisz; Radio Baton, créé par Max Mathews; et Reactable, développé par une équipe de l’Université Pompeu Fabra, à Barcelone, comme quelques exemples de DMI célèbres. D’autres instruments utilisés ces dernières années qui ont pris de l’importance sont le T-Stick et le piano à résonance magnétique.
Christian: Nous collaborons avec le laboratoire IDMIL dirigé par Marcelo Wanderley à l’Université McGill qui a créé de nombreux DMIs. Voici une sélection de mes DMIs favoris d’IDMIL, notamment parce qu’ils s’inscrivent dans des projets à plus long terme: le T-Stick mentionné par Edu dont il est un des contributeurs principaux, les guitares nylon augmentées GuitarAMI qu’Edu a créées, le module haptique à retour d’effort TorqueTuner auquel j’ai contribué, ainsi que la boîte à outils modulaire pour DMIs Probatio.
Dans vos mots, comment définissez-vous le fait de pouvoir être reproduit ?
Edu : Pour qu’une DMI soit reproductible, d’un point de vue pratique, des instructions pour les composantes logicielles et matérielles sont généralement nécessaires. En lutherie numérique (ou en conception d’instruments), nous travaillons généralement à partir d’une nomenclature, un micrologiciel et des algorithmes de génération de sons, ainsi que des instructions pour la construction de matériel dédié, le cas échéant. Évidemment, ces informations doivent être accessibles et disponibles pour l’étape de construction.
Quels sont les principaux défis soulevés par le fait de tenter de reproduire un DMI ?
Edu : Habituellement, le manque d’information est un obstacle majeur. S’il manque l’une des composantes mentionnées ci-dessus, le constructeur devra improviser ou abandonner le projet. D’autres facteurs fréquemment rencontrés sont la disponibilité du matériel ainsi que le coût. Le matériel devient souvent obsolète et peut cesser d’être disponible. Dans les pays où le financement de la recherche est limité, il peut être difficile d’obtenir l’équipement nécessaire.
Avez-vous déjà tenté de reproduire un DMI ?
Edu : Oui. Un cas intéressant est la reproduction du T-Stick, qui n’est théoriquement que le contrôleur gestuel d’un éventuel DMI, qui a besoin de la partie audio pour devenir complète. La documentation du matériel était suffisante et le logiciel nécessitait peu de modifications. Il est intéressant de noter qu’après avoir joué de l’instrument quelques fois, le luthier numérique finit par créer une relation intime et les DMI construits ont des caractéristiques uniques, de la même façon qu’un luthier construisant une guitare. Il est presque possible d’identifier qui a construit le contrôleur grâce à l’utilisation.
Christian: Albert-Ngabo Niyonsenga effectue actuellement sa thèse de maîtrise au laboratoire IDMIL justement sur le sujet de la fiabilité et de la maintenabilité de DMIs. Nous avons collaboré sur la maintenance du module haptique à retour d’effort TorqueTuner pour assurer sa reproductibilité, notamment: changer de carte de pilotage matériel de l’actuateur et du capteur de rotation car l’ancienne n’est plus fabriquée et la nouvelle pilote une technologie de moteur plus transparente pour la manipulation; ajouter un affichage LCD pour naviguer dans la collection d’effets haptiques embarqués; et enfin, loger le module dans un nouveau boîtier imprimé en 3D adapté pour l’utilisation comme contrôleur périphérique. Pour plus d’information, consultez son projet: Sustainable Haptic Development.
Quels sont, selon vous, les principaux outils ou processus pouvant favoriser la reproductibilité des DMIs ?
Edu : Une documentation complète est une première étape importante pour que les autres aient accès à la façon de reproduire une DMI. Un texte et des photos claires aident beaucoup lorsque vous jouez d’un instrument. Un deuxième matériel très pertinent est la version vidéo des instructions. La vidéo n’est pas aussi pratique que la notice texte/photo pour suivre le pas à pas, mais elle permet au constructeur de se préparer et de revoir le processus autant de fois que nécessaire afin de se familiariser avant de se lancer dans la construction de l’appareil.
Christian : Pour compléter la réponse d’Edu, j’ajouterai qu’il est essentiel de bien choisir ses dépendances logicielles et matérielles idéalement sous licences libres pour assurer la longévité et rester ouvert vers de nouvelles perspectives pour les développements futurs.
Quelles questions aimeriez-vous explorer dans de futures recherches ?
Edu : L’impact et les effets de la documentation sur la reproductibilité ont été peu étudiés à ce jour dans le domaine de la technologie musicale, bien que la reproductibilité elle-même ait été largement discutée dans la littérature DMI. Une recherche intéressante pourrait porter sur les effets de différents modes de documentation sur la reproductibilité d’un DMI. Une autre option intéressante peut être l’effet de la reproductibilité sur la longévité d’un instrument, c’est-à-dire si l’étendue de la documentation et la facilité de recréation de l’instrument contribuent à son utilisation et à sa pertinence dans la recherche et l’interprétation musicale.
Christian : Pour approfondir sur ce sujet, nous vous proposons de consulter notre publication: Calegario, F., Tragtenberg, J., Frisson, C., Meneses, E., Malloch, J., Cusson, V., Wanderley, M. M. (2021). Documentation and Replicability in the NIME Community. Proceedings of the 2021 International Conference on New Interfaces for Musical Expression (NIME 2021)., Shanghai, China.